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LE DÉCLENCHEMENT MUET DES OPÉRATIONS CANNIBALESJérôme LEROYRevue de Presse
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Le thème central de cette soixantaine de textes est la fin du monde. Elle est abordée joyeusement, comme une libération. On parle ainsi beaucoup d'alcool, de sexe, de paysages. Ce qui se dessine ici, c'est un dandysme de l'apocalypse qui rencontrera un écho chez une génération nourrie au rock, aux O.G.M. et à la mondialisation suicidaire. Pas de métaphores obscures ou de posture poétique, ce qui serait désastreux et un peu ridicule. Au contraire, les maîtres mots sont limpidité, ironie, nostalgie. La poésie de ce déclenchement muet des opérations cannibales est à chercher au cœur de notre modernité, de notre actualité. Comment définiriez-vous le Déclenchement muet des opérations cannibales ? Peut-on dire que vous pratiquez une forme d'élégance du désespoir ? Le déclenchement muet des opérations cannibales rassemble une petite partie de poèmes écrits sur une quinzaine d’années. Ils s’organisent autour d’une ligne directrice qui s’est imposée d’elle-même au cours du temps : la certitude de vivre la fin du monde, ou tout au moins la fin d’un monde dans une catastrophe lente, un ouragan au ralenti où les dérèglements climatiques, économiques, sanitaires deviennent terriblement habituels. Et en même temps, je ne pense pas que ce sont des textes pessimistes dans la mesure où il y a en eux, je crois, ce que Pasolini appelait joliment « une vitalité désespérée ». Le désastre n’empêche pas l’élégance et même une certaine forme d’hédonisme où l’amour, l’alcool, les voyages et les paysages (en tout cas, ce qu’il en reste) jouent un rôle capital. Peut-on faire une lecture générationelle - et politique - de votre livre ? Une lecture générationnelle, je ne sais pas, mais politique certainement. Il ne s’agit évidemment pas d’une poésie engagée, ce qui a souvent donné, à l’exception d’Aragon, des résultats catastrophiques ou ridicules. Si on entend par « politique », une certaine manière, inédite ou en tout cas inhabituelle, d’envisager le processus de destruction en cours et de choisir des angles de tirs imprévus, alors oui, il y a une lecture politique à faire de ce Déclenchement. Célébrer les jeunes filles ou le Pouilly fumé de Didier Dagueneau tout en prenant acte des pics de pollution, je pense que c’est politique. Il y a dans votre livre des références à Cavafy, Pessoa, Morand et aux poètes taoïstes. Vous référez-vous à une école ou à une tradition poétique ? Ce serait formidablement arrogant - une arrogance hélas fréquente aujourd’hui - de croire qu’on pourrait écrire ou penser sans tenir compte de mille ans de poésie française et de vingt-cinq siècles de pensée occidentale. Alors oui, mes textes sont aussi des manières de rendre hommage, de citer, de pasticher parfois même. Rien n’est moins naturel ou spontané qu’un poème. L’émotion qui lui donne naissance n’a d’intérêt que si elle s’inscrit dans tout un réseau de sens, de références, de médiations. C’est ce que j’appelle la civilisation. Et c’est ce qu’on est en train de perdre. Et c’est pour dire l’angoisse de cette perte que j’écris et que j’ai besoin pour m’épauler de tous ceux qui m’ont précédé et ont senti un monde disparaître sous leurs pieds : Wang Wei, Dante, Homère mais aussi Baudelaire, Pessoa, Morand et bien sûr, Pasolini. Propos recueillis par Olivier Frébourg
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